AbraMadabrantesque

Arrangements, paysages grandioses et vélos miteux : le Tour cycliste de Madagascar n’est pas vraiment qu’une histoire sportive. Retour sur deux semaines d’une compétition qui s’est déroulée à deux heures d’avion de la Réunion, dans un autre monde, une autre époque.

Le bitume flirte avec les soixante degrés. Les coureurs cherchent. De l’ombre et/ou un fourré pour faire caca ; les toilettes du petit restaurant de Malaimbandy donnent surtout envie de s’accroupir dans l’herbe derrière un arbuste, rouleau de papier à la main.

Mois de décembre dans le coin le plus chaud et aride de Madagascar, il faut être un peu taré pour aller y faire du vélo. “A ce moment précis, je n’ai vraiment pas envie d’aller pédaler.” Celui qui parle est Cédric Gasnier, coureur réunionnais qui a gagné une étape trois jours plus tôt, qui souffrira de coups de bambous par la suite. Excellent grimpeur, mais trop fougueux. Ce jour-là, il prendra un quart d’heure dans les gencives. Devant, le Métropolitain Médéric Clain, déjà leader, grattera encore un peu de temps à ses poursuivants. Malgré une chaleur de four, Clain aura assuré son maillot jaune. “Si je ne suis pas malade ces jours qui arrivent, oui, je crois qu’on peut dire que j’ai gagné le Tour.” L’ancien pro de la Cofidis a huit minutes d’avance sur le premier malgache, surnommé “Bulldozer”. Douze sur le vainqueur de 2010, Emile Randrianantenaina. Il ne reste que trois étapes, dont une de moyenne montagne.

Trois jours plus tard, nous voilà au bord du lac Anosy, au cœur de Antananarivo. Cinquante mille personnes, venues parce qu’elles aiment le vélo mais aussi “parce qu’il n’y a pas grand chose d’autre à faire”, selon notre chauffeur, encouragent les coureurs dans ce qui constitue la dernière étape du huitième Tour de Madagascar.

Un Métropolitain gagne au sprint, Alexis Tourtelot. Sur la ligne, un petit homme ovationné sourit timidement. Il est habillé en jaune, les médias malgaches l’entourent, lui font porter son vélo à bout de bras pour les photos. Il s’appelle Emile, il vient de remporter la plus grande course de l’océan Indien pour la deuxième année consécutive. Il a 22 ans. Et c’est louche.

 

Si je ne suis pas malade ces jours qui arrivent, oui, je crois qu’on peut dire que j’ai gagné le Tour.” Le lendemain, Médéric Clain perd pourtant son maillot jaune.

 

Le Tour de Madagascar s’est déroulé pour la première fois en 2004. Il est apparu au moment où la mode des Tours africains commençait à envahir le continent noir. Après les Tours du Faso (1987), du Togo (1990), du Bénin (1999), avant ceux du Mali ou de la Mauritanie, la boucle malgache s’est retrouvée incrustée dans le calendrier africain. Sans grande résonnance : au contraire de ses prestigieuses cousines burkinabaises ou rwandaises, elle n’a jamais fait partie du circuit UCI continental. Annoncée par les organisateurs “sous le contrôle de la Confédération africaine de cyclisme et de l’Union cycliste internationale”, elle n’est en fait placée sous la surveillance que d’une seule instance officielle : la Fédération malgache de cyclisme, organisatrice de la compétition. Ça laisse les mains libres pour beaucoup de choses.

A la tête de ce Tour, depuis le début, deux hommes. Jean-Claude Réhala, ancien coureur malgache devenu depuis président de la Fédé. Et, surtout, Francis Ducreux, promoteur de la compétition par le biais de son agence événementielle, “Sporpub international”. Ancien coureur cycliste des seventies, il est à l’origine de la plupart des Tours africains. Mais que ce soit auprès de coureurs de calibre ou des médias internationaux, les Tours exotiques sont à la mode. Il faut donc y montrer patte blanche. En revanche, Madagascar intéresse bien peu de monde au sortir de la Grande Île ; et Francis se fait plaisir.

 

L’année dernière, Emile, la main agrippée à une portière, avait loupé un virage dans les derniers kilomètres, et était tombé dans un ravin devant tout le monde.

 

16 décembre en fin d’après-midi, la huitième étape vient tout juste de se terminer dans la petite ville de Mandoto et le surréalisme vient de faire irruption sur le Tour de Madagascar.

La veille, le maillot jaune Médéric Clain avait donc annoncé qu’il n’y avait plus que les coliques pour l’empêcher de gagner. Emile Randrenantenaina est arrivé depuis vingt minutes, seul, et pourtant toujours pas de Médéric. “Mais non, bien sûr que non, il est pas malade !” s’emporte son directeur sportif. Alexis Tourtelot, lui, est arrivé depuis dix minutes, et il ne veut pas parler de ce qui vient de se passer : “Pas de commentaire. T’es journaliste, t’as pas besoin de moi pour comprendre. S’il a fait ça tout seul, on a trouvé un nouveau Contador.”

Quand Clain arrive, avec une demi-heure de retard, c’est Francis Ducreux qui l’accueille, le prend dans ses bras, l’embrasse et le câline. Il le remercie longuement. Sans doute d’avoir permis à Emile de gagner le Tour sans combattre, sous les yeux des dirigeants malgaches de la Bank of Africa (BOA), sponsor principal, venus en grosse cylindrées jusqu’au fin fond de Mada.

En début de Tour, Ducreux avait promis aux coureurs métropolitains que, cette année, ils pourraient jouer la victoire. Au départ de la huitième étape, toujours dans son 4×4 rouge au milieu du peloton, il leur a soudain demandé de ne pas suivre Emile. Aucun n’a moufeté : Tourtelot et Clain sont les invités de Ducreux dans ses Tours africains ; démarrer dans la côte, c’est faire une croix sur les hôtels, les pépées énamourées, l’alcool bon marché et les premiers tours de roue de la saison au soleil.

Parti au sprint dans la première ascension, Emile a ensuite disparu. Les chronos ont annoncé, à un moment de la course, une demi-heure d’écart avec ses poursuivants. Deux jours plus tard, les classements officiels qui avaient été cachés aux yeux des suiveurs et des coureurs auront été rectifiés en loucedé pour que cela fasse moins gros. Sept minutes ont été retranchées à tout le monde. Sans doute accroché à une voiture, le petit grimpeur avait déjà dû faire des pauses pendant l’étape – quitte à simuler une crevaison – pour réduire des écarts trop immenses pour être honnêtes.

L’année dernière, Emile avait fait le même coup. Sauf que, toujours la main agrippée à une portière, il avait loupé un virage dans les derniers kilomètres, et était tombé dans un ravin, devant tout le monde. Sorti en sang, il avait fallu que l’organisation décrète que la dernière étape, à Antananarivo, ne compte pas au classement général. Officiellement, pour préserver l’ensemble des coureurs qui avaient beaucoup souffert. En fait, pour protéger un Emile amoché, dont on n’était pas sûr du tout qu’il puisse passer l’ultime ligne d’arrivée.

Pour un proche de l’organisation, l’explication est simple : “En 2010, BOA avait dit clairement à Ducreux que si Emile ne gagnait pas, ils ne remettaient pas des billes dans le Tour. C’est sans doute ce qui s’est encore passé cette année. Il leur fallait un vainqueur malgache et, de plus, originaire de Tana. A partir du moment où BOA a renouvelé son partenariat début 2011, on savait qui gagnerait le Tour cette année.”

 

“Je remercie, entre autres, Médéric Clain et Alexis Tourtelot qui ont montré que le plus important était de rouler en équipe. Ces deux coureurs sont venus à Madagascar pour partager leur savoir-faire aux coureurs malgaches plutôt que d’ajouter un autre titre à leur palmarès.” Emile Randrananteneina

 

Evidemment, les Malgaches n’en ont rien su. Devant le car-podium, le speaker loue les qualités des locaux. Dans la presse, des journalistes sous-payés employés par des médias partenaires de l’organisation se cantonnent à la version officielle. Le lendemain de l’improbable échappée de Emile, l’Express de Madagascar titrait “Émile Randrianantenaina sort le grand jeu”, parlant de “maux de ventre” pour expliquer les écarts avec Médéric Clain, et relevant les propos surréalistes du vainqueur du jour : “C’était une belle course en perspective (sic). Je me suis préparé pour tout donner durant la huitième étape Miandrivazo-Mandoto. J’ai décidé de partir le plus tôt possible […]. Je suis assez content de ma belle performance et je remercie, entre autres, Médéric Clain et Alexis Tourtelot qui ont montré que le plus important était de rouler en équipe. Ses [re-sic] deux coureurs sont venus à Madagascar pour partager leur savoir-faire aux coureurs malgaches plutôt que d’ajouter un autre titre à leur palmarès.

Pour les Métropolitains, même s’ils ont le sentiment de s’être fait flouer, il n’est pas question de remettre en cause de prochaines participations. “Au Tour de Mada, on est en pleine préparation d’avant-saison, argue Médéric Clain. C’est toujours une belle aventure, et notre présence permet sûrement au cyclisme malgache d’évoluer.” Sûrement.

 


Le parrain

Francis Ducreux est le promoteur du Tour de Madagascar. Officiellement, il n’en est que le directeur adjoint. Officieusement, c’est lui le patron.

Jolie moustache, clope enfilée dans un fume-cigarette, casquette publicitaire sur le crâne et chemises légères, voici Francis Ducreux. Dans son 4×4 sur la course, sur la ligne d’arrivée, le vazaha (Blanc, à Madagascar, ndlr) est comme chez lui partout ; il parle fort, tape facilement sur les épaules, grogne beaucoup mais se marre souvent. Il a raison : la course, c’est lui qui la fait. Ducreux, c’est le Don King des Tours africains, celui qui ramène les sous en brossant les sponsors dans le sens du poil, qui ne dort jamais très loin de ses valises bourrées de billets.

 

Il donne l’impression de jouer à la Playstation avec les coureurs.

 

Dans un portrait réalisé pour Libération en 1999, Jean-Louis le Touzet en parlait ainsi : “Il trône sur l’Afrique cycliste grâce à trois atouts : sa langue de camelot, son œil polisson et sa fine moustache, à laquelle il apporte un soin très féminin. Du temps qu’il courait dans le peloton professionnel, au début des années 70, Francis Ducreux, «vainqueur du Grand Prix de la boucherie à Montlhéry en 1966 et 33e du Tour de France en 1971 dans la grande équipe Bic d’Ocana”, avait une réputation de filou sympathique. Elle lui est restée. Son coup le plus magistral, c’est au Grand Prix d’Antibes, en 1972, qu’il le réalise. A trois tours de la fin, le jeune Normand de Pont-Audemer estime qu’il est temps de mettre son plan à exécution. Il quitte la course subrepticement et pénètre dans le phare qui domine Antibes, puis fait couiner la porte derrière lui. Francis ne prend pas garde à la bourrasque de neige qui va progressivement crotter les coursiers. Ignorant ce détail, il revient dans la course en mimant le cycliste agonisant sur sa machine. Ce fut sa perte car, trahi par ses socquettes d’un blanc éclatant “On aurait dit qu’il sortait du pressing», raconte un témoin de l’époque.”

A Madagascar, un coureur métropolitain a eu l’impression “qu’il jouait à la Playstation” avec les coursiers. Ducreux préfère ne pas aborder le sujet, se cantonnant à remercier ses sponsors et la Fédération malgache. Une fédération qui le suit, aveuglément, par le biais de son président Jean-Claude Rehala. Ce dernier est le relais entre le patron et les officiels, qu’il gouverne toute l’année. Difficile de na pas voir la main du duo Ducreux-Rehala dans la “planque” des résultats après la huitième étape ou dans les longs silences de radio-tour pendant la course qui, ajoutés aux errements de l’ardoisier, faisaient courir les cyclistes à l’aveuglette.

 

Jean-Louis le Touzet, dans Libé : “En guise de stage, il leur a fait monter un mur en parpaings”

 

A Madagascar, la légende de Ducreux s’est forgée à coups d’anecdotes. On ne compte plus les histoires qui circulent sur le compte de l’ancien coureur, surtout quand on ne joue pas son jeu. Un témoin se rappelle : “Une année, un coureur métropolitain s’était échappé, il mettait en péril le maillot jaune malgache de l’époque. Il était seul en tête, et n’avait pas d’assistance pour le ravitailler. Ducreux était avec lui, il lui a filé une gourde. Une demi-heure plus tard, le coureur était malade : la gourde était remplie d’eau du robinet. Les Métropolitains savent que s’ils n’obéissent pas, ils peuvent se retrouver sans hôtel le soir…”

Si le Tour est une machine à sous non négligeable (le budget s’élèverait à plus de 100 000 euros), il devient évident qu’il faut cajoler les sponsors. Pas étonnant, donc, qu’à l’arrivée, Francis Ducreux concluait ainsi : “Les sponsors ont répondu à l’appel et c’est grâce à leurs efforts que les jeunes cyclistes malgaches ont pu faire leurs preuves.”

Sa dernière trouvaille ? Envoyer Lantonirina Manjakazafy, la révélation du Tour, dans une école de vélo en Algérie. “Tu verras, c’est une super structure, avec plus de deux mille cyclistes, il va vraiment y apprendre le vélo” a-t-il expliqué à son entraîneur, inquiet. Dans Libération, Jean-Louis le Touzet faisait parler René Grelin, un ancien compère de Ducreux. Il racontait ceci : “La dernière fois que je lui ai fait confiance, Francis m’a transformé mes coureurs en maçons. Il me dit : “René, confie-moi tes quatre Burkinabés et je les prendrai en stage chez moi dans les Alpes-Maritimes. En guise de stage, il leur a fait monter un mur en parpaings autour de sa propriété. Quand il me les a rendus, ils n’avaient pas donné un coup de pédale en quinze jours.”


Derrière, c’est baskets et alu

Quatre-vingt-dix coureurs au départ, et seule une poignée capable de gagner des étapes. Derrière, c’est la foire à la débrouille et à l’équipement précaire.

Je lui avais acheté un vélo à une française qui vendait le sien. C’était un cadre alu, mais je lui avais récupéré des roues carbone. Il fallait le voir faire, quand il les a eues, il faisait des aller-retour en se prenant pour une fusée !” Paul Four, Français débarqué à Madagascar il y a une dizaine d’années et pris de passion pour le vélo, s’amuse à débusquer des paysans de la campagne d’Antsirabe pour en faire des cyclistes crédibles. Des histoires comme celles-ci, il en a à la pelle. Il faut dire qu’en plus de nourrir, de laver et de prendre soin de ces coureurs mal dégrossis, il leur fournit du matériel. Dans un des pays les plus pauvres de la planète, ce n’est pas anodin.

Le vélo coûte cher ; à Madagascar, c’est un luxe inaccessible. Les coureurs métropolitains ont pris l’habitude de laisser leurs équipements à leurs confrères coureurs lorsque le Tour est terminé. Ainsi, Armand Henriette, coureur réunionnais, a offert un sac complet d’équipements à un cycliste qui avait roulé avec lui à l’arrière. “A la Réunion, personne n’en voudrait, trouvant que la qualité n’est pas assez bonne, rigole-t-il en sortant un jogging violet et un cuissard rouge vif neufs. Ici, ce sera un roi.”

 

Casque Dora l’exploratrice et mitaines en laine

 

Logés dans des conditions difficiles, souvent dans des gymnases ou des écoles, nourris de riz et de peu de viande, les coureurs malgaches souffrent de bien des maux. Ravitaillés à la banane et à l’eau tendue par les mini-bus doublant la course, ils n’ont pas souvent la possibilité de laver leurs tenues, encore moins d’entretenir leur matériel.

Un matériel hors d’âge.

Tiphana Rakotondravelo, meilleur jeune du Tour 2011, est un bel exemple. Paul Four raconte : “On a pesé son vélo en acier : treize kilos à vide ! Ça ne pouvait pas continuer, je lui en ai trouvé un nouveau. Bon, c’est de l’aluminium, mais ça sera toujours mieux.” Casque Dora l’exploratrice, mitaines en laine, paires de Nike quasiment sans semelles et vitesses sur le cadre, le peloton malgache ressemble à une immense foire à la récup’ de ce que les cyclistes occidentaux n’utilisent plus depuis vingt ans.

Quelques uns s’en tirent mieux que les autres. C’est le cas de Jean de Dieu Rakotondrasoa, légendaire coureur malgache déjà deux fois vainqueur du Tour (2004, 2006), que tout le monde connaît sous le nom de “Tomate”. Agriculteur, il faisait chaque jour à vélo les quarante kilomètres qui séparaient son potager du marché, chargé de ses tomates, avant de rentrer le soir. En tant que première gloire du cyclisme local, il a vite eu droit à son vélo léger, et demeurera, tant qu’il courra, le dossard numéro 1 du Tour.

 

De toutes façons, ils ne vont pas rentrer à pied.

 

S’il n’a pas gagné, Jean de Dieu est souvent resté avec la tête. Ce qui n’est pas le cas de la majorité de ses compatriotes. Harassés par l’addition chaleur + mauvaise préparation + mauvais ravitaillement + matériel hors d’âge, ils ont trouvé quelques solutions. La plus connue est l’accrochage à un camion de passage pour passer les cols. La plus originale est sûrement la technique qui consiste à monter dans les bus pour se reposer quelques kilomètres avant de repartir plus loin. “On est trop fatigués, et ça va trop vite pour nous. Et si j’abandonne, je rentre comment chez moi ? J’habite à Tana, et la seule manière de retourner à la maison, c’est en vélo, de toute façon. En restant avec la course, j’aurai au moins à manger et un endroit pour dormir” expliquait benoîtement l’un d’eux, étonné même qu’on se pose ce genre de questions.

Reportage inédit, décembre 2011

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