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Léonie, de Diego à Domenjod

Petite fille de Diego-Suarez dans le nord ouest de Madagascar, Léonie Fortuna Troubat est aujourd’hui incarcérée à la prison de Domenjod, depuis qu’elle a avoué le meurtre de son mari, le Réunionnais Patrick Grondin. Récit d’un parcours qui l’a menée d’une bicoque malgache à la prison pour femmes de Saint-Denis, en passant par le quartier du Chaudron.

La petite fille à la robe jaune regardait à droite et à gauche depuis un petit moment ; l’heure du rendez-vous était passée. Elle finit par s’approcher. “C’est vous qui avez appelé Madame Fortuna? Elle ne peut pas venir, elle doit s’occuper du bébé. Mais vous pouvez me suivre.” La gamine a le sourire, et dans un excellent français, elle demande des nouvelles de Léonie. “C’est ma soeur”, dit-elle en traversant la rue. Une rue située à quelques dizaines de mètres du centre-ville de Diego Suarez, au nord-est de Madagascar. Elle relie le Grand Hôtel, sa grande piscine et son restaurant où l’on déguste du foie gras, à des bicoques délabrées.

La petite Hyranda laisse le bâtiment flambant neuf dans son dos. À Diego, on change vite d’univers. Elle traverse alors des restes d’un portail qui, un jour, se fermait. Aujourd’hui, il n’existe plus. Dans le trou d’un mur en briques qui fait office de porte, elle rejoint une grande cour, un terrain vague, plutôt, au milieu duquel trône un bâtiment de béton sur trois étages. Il a sûrement été jeune, un jour, ce bâtiment. Vu l’état de décrépitude des murs, des volets en bois, c’était il y a très longtemps. Il est gris. Il s’effrite.

 

Une rencontre avec Patrick Grondin au marché

 

La petite robe jaune marche d’un pas décidé au milieu de quelques cabris, de poules malingres, de fils sur lesquels sèche le linge. Quelques hommes travaillent la terre, un petit garçon joue avec des sacs en plastique. Terrain vague, mais aussi semblant de décharge à ciel ouvert : à quelques endroits, des déchets ont été brûlés ; ils fument encore, et ça pue.

Hyranda finit par entrer dans le gros bâtiment, au rez-de-chaussée. La porte donne sur une seule pièce où le trio cuisine – salon – chambre à coucher est séparé par des rideaux. C’est coquet. Canapés usés, lit unique, murs bleus bouffés par l’humidité et tapis élimé se font voler la vedette par deux téléviseurs et une minichaîne pas neufs, pas hors d’âge non plus. La maman est assise, elle tient dans ses bras un bébé de neuf mois. À côté d’elle, un autre petit garçon vient compléter la fratrie. Ce sont tous les demi-frères et soeurs de l’aînée Léonie, née d’une relation plus ancienne. Le papa des enfants n’est pas là ; il est médecin dans la garnison de Diego. Sur les murs et sur un meuble, au coeur d’une sorte de petit mausolée, le visage d’une jeune fille qui rit. Nous ne l’avions vue que dans sa robe de mariée, mais elle est bien reconnaissable, Léonie Fortuna.

Se contenter de la décrire comme une jolie fille de Diego la ferait rentrer dans une case. Celle de ces centaines de jeunes femmes qu’on retrouve, le soir, dans une des discothèques de la ville. Pour la plupart, qui ne se prostituent pas ; qui espèrent simplement qu’un des quelques Occidentaux venus pour tout autre chose veuille bien, un jour, les épouser, et leur donner le visa dont elles rêvent. C’est l’une d’elles qui nous l’explique: “Partir de Madagascar ? Mais non, je suis bien ici. J’aimerais juste voyager, voir un jour la tour Eiffel. Mais pour une jeune femme malgache et célibataire, le visa est impossible à acquérir.”

Elles ont en commun de connaître sur le bout des doigts l’évolution de la politique française en matière d’immigration. Elles savent ce qu’elles veulent, et le meilleur moyen de l’obtenir. Léonie a-t-elle été l’une d’elles? En tout cas, selon sa famille, ce n’est pas en discothèque qu’elle a rencontré son futur mari. Sa maman, qui comprend le français mais demande à sa fille de traduire ses paroles, raconte la rencontre entre sa fille aînée et le Réunionnais Patrick Grondin : “Elle était partie faire les courses un matin au bazar (le marché, ndlr), et ils se sont croisés. C’est lui qui est venu la voir. Puis il l’a ramenée jusqu’ici, Léonie nous a raconté la rencontre. Il était très poli.” Qu’il ait vingt-huit ans de plus qu’elle ne leur a pas paru important : il était “gentil”, ne cessent de se souvenir la maman et sa fille. “Puis, les jours suivants, Patrick revenait de lui-même nous voir. Il nous a offert un jour des chocolats. Il invitait Léonie à sortir au Grand Hôtel, ou dans des restaurants. Il la ramenait ici, mais parfois, Léonie ne dormait pas à la maison.”

La petite famille savait Patrick Grondin en vacances, mais voyait surtout Léonie “heureuse”. Etait-elle amoureuse? “Patrick est parti à La Réunion au bout de deux semaines, il est revenu quelques mois plus tard. Il a fallu plus de temps encore pour que Léonie tombe amoureuse.” L’idée d’un mariage ne naîtra qu’un an plus tard. Selon la maman, une “idée de Patrick” : “Léonie n’a pas hésité, nous étions tous très heureux pour elle.” Les noces sont célébrées en mars 2012, devant quelques membres des familles du couple. “Une cinquantaine de personnes”, tente la maman qui se souvient d’un “joli mariage” et d’une “Léonie très belle dans sa robe.” Dans les contes de fées, on ne raconte jamais la suite. C’est dommage; les rêves des petites filles en seraient peut-être tourneboulés, mais au moins plus réalistes. Dans celui qui nous concerne, le mariage ne conclut rien du tout. Loin de là.

Peu de temps après la noce, Patrick Grondin annonce en effet à la jeune mariée son désir de rentrer vivre à La Réunion. “Léonie n’en avait pas envie, cela l’a rendue très triste.” Le départ est fixé en juin. Léonie débarque alors chez son mari, au Chaudron. Au téléphone, elle raconte à sa famille qu’elle est malheureuse. Et pas uniquement à cause de l’éloignement : “Elle nous racontait que Patrick était souvent furieux contre elle, qu’il était toujours méchant. Il l’empêchait de sortir, et dès qu’il demandait quelque chose, cela devait arriver tout de suite. Quand il allait travailler, Léonie devait rester à la maison. Elle s’ennuyait beaucoup, mais espérait que ça irait mieux.”

 

“On a appris ça au journal, à la télé. On a pensé que ce n’était pas vrai.”

 

Ce qu’elle pensait de La Réunion? “Elle trouvait le pays joli, mais disait qu’il y avait beaucoup de bruit.” Patrick Grondin envoyait-il de l’argent à la famille de son épouse? “Oui, une fois, il a envoyé cent vingt-cinq euros pour payer ma scolarité et celle de mon frère. Ce n’est arrivé qu’une fois”, explique Hyranda.

En octobre, Léonie finit par rentrer à Diego visiter sa famille. Seule. “Elle était heureuse de nous retrouver, elle ne voulait plus repartir.” Sa maman se souvient notamment d’un épisode en particulier : “Le vendredi avant son retour à La Réunion, Léonie voulait retirer des sous, mais sa carte est avalée au distributeur. Elle devait prendre l’avion le lundi, mais comme la banque était fermée le week-end et le lundi, elle ne pouvait pas récupérer sa carte avant. Elle a donc demandé à Patrick si elle pouvait reculer la date du billet, pour avoir le temps de passer à la banque. Patrick n’a pas voulu, il était très autoritaire. Mon mari lui a aussi proposé d’attendre, mais il voulait que Léonie rentre à La Réunion. Il était énervé. Ça nous inquiétait de le voir comme ça.”

Un mois plus tard, Patrick Grondin était retrouvé tué de sept coups de couteau, chez lui. Léonie avouera plus tard avoir elle-même tué son mari. À Diego, c’est le flou: “On a appris ça au journal, à la télé. On ne pouvait plus rien dire, on a pensé que ce n’était pas vrai. Et qui pouvait nous expliquer ?” La police les appellera, pour leur poser des questions. Léonie, pour donner des réponses. “Elle nous disait qu’elle était désolée, que c’était un accident. Il y a quelque chose qui s’est passé, peut-être qu’ils se sont battus ?” Il semble surtout que la famille n’est au courant de rien. Pas même du résultat des analyses génétiques pratiquées sur le bébé de Léonie, né trois mois après le drame, qui révèlent que Patrick Grondin n’est pas le père. Pour la maman, “Léonie a eu des petits copains avant Patrick. Après, c’était fini. Elle restait à la maison. Patrick est le père.” Sa petite fille, pourtant, a été conçue quelques semaines après le mariage, et pas par son gendre. Nous n’aurons pas le coeur à le leur apprendre.

Maintenant, la famille de Léonie attend. Des nouvelles, un procès, une photo… “Nous n’avons encore jamais vu notre petite fille. Nous aimerions. Quand elle devra quitter la prison, nous espérons qu’elle pourra vivre chez nous. Et que Léonie, quand elle sortira, pourra revenir ici, et qu’on vivra tous ensemble.” En attendant, Hyranda a pris son stylo, a calligraphié une lettre pour sa soeur, que nous avons promis de ne pas lire. “C’est Léonie qui m’avait dit de bien apprendre à l’école, et de bien savoir parler le français.” Avant de partir, de traverser de nouveau cette cour terreuse et enfumée, la maman demande une dernière chose: “Si quelqu’un, à La Réunion, pouvait nous appeler pour nous donner des nouvelles, cela nous ferait plaisir.”

 Journal de l’Île, 10/10/2013

Léonie_Page_1 Pages de Léonie2

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